De l’illusion à l’espoir, quelle fin pour le Yémen ?

 

Il aura fallu attendre l’innommable assassinat et démembrement du journaliste saoudien d’opposition, Jamal Khashoggi, à Istanbul et les soupçons presque immédiats de l’implication de Mohamed Ben Salman dans cette sombre histoire pour que la guerre au Yémen soit propulsée sur les devants de la scène médiatique. Il aura fallu le « faux pas » de trop de l’impétueux prince héritier du trône saoudien et actuel ministre de la Défense du Royaume – mieux connu sous le doux nom de MBS – pour que les puissances occidentales ouvrent enfin les yeux sur les crimes de guerre orchestrés joyeusement par l’alliance saoudienne-émiratie dans le cadre de ce conflit qui sévit sur ce territoire depuis bientôt quatre ans. MBS, par le seul biais de son charme ravageur dont l’onde de choc a été ressentie avec violence jusqu’à Istanbul, aura réussi à ébranler la communauté internationale toute entière, ce que ni les images faméliques d’enfants à l’article de la mort et ni les nombreuses sonnettes d’alarme tirées par les ONG sur place annonçant l’imminente survenue de la pire crise humanitaire du globe (14 millions de personnes sur le point de mourir dans les mois qui viennent) n’avaient réussi à provoquer jusqu’à aujourd’hui.

Depuis quelques semaines et depuis l’affaire Khashoggi, les pressions internationales se font enfin sentir sur les frêles épaules du jeune royaume saoudien, si friand de ces feux d’artifice festifs qui illuminent aujourd’hui les jours et les nuits du Moyen Orient. Alors, doit-on s’attendre à une fin imminente du conflit yéménite ?

Situation actuelle

Le port Al-Hodeïda situé à l’ouest du Yémen – accès stratégique sur la mer rouge pour l’instant sous contrôle des Houthis et seul port par lequel puisse encore transiter l’essentiel des importations alimentaires et de l’aide humanitaire – est, depuis l’année dernière, sous le feu de la coalition militaire internationale menée par l’Arabie Saoudite. A la suite d’une nouvelle offensive de grave ampleur en juin 2018, l’émissaire de l’ONU, Martin Griffith,  a  mis sur la table une proposition d’accord : placer la gestion du port sous l’égide de l’ONU et utiliser ses revenus pour payer les salaires du personnel de l’état yéménite. L’accord a été accepté par les Houthis mais refusé par la Coalition qui souhaite donner le contrôle du port au gouvernement de Hadi, président mis en exil depuis 2014 par la révolte houthiste et soutenu entre autre par l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. Alors que les négociations sur ce point étaient dans une impasse depuis des mois, les pressions internationales qui s’exercent sur l’Arabie Saoudite depuis l’affaire Khashoggi pourraient bien changer la donne sur le front d’Al-Hodeïda.

Le sulfureux MBZ

Mais si l’Occident focalise aujourd’hui son attention sur le front d’Al-Hodeïda et y place ses espoirs d’esquisse de solution pour une sortie de crise, il ne faut toutefois pas perdre de vue le reste du pays et notamment la situation au sud du Yémen. Alors que l’Arabie Saoudite pilonne sans relâche le territoire yéménite depuis bientôt quatre ans tout en s’étant longtemps refusé à envoyer des troupes au sol, Abu Dhabi – l’autre protagoniste important de la Coalition – n’a pas eu les mêmes scrupules.

Mohamed Ben Zayed (lui, mieux connu sous le doux nom de MBZ), prince héritier des Emirats Arabes Unis, actuel ministre de la défense et mentor du prince héritier saoudien MBS, est le principal instigateur du conflit qui, caché dans l’ombre, a largement contribué à un tel engagement fanatique de la Coalition dans cette opération subtilement dénommée « Tempête décisive » et qui aurait dû n’être qu’une simple frappe chirurgicale pour débarrasser le Yémen des fauteurs de troubles houthistes. Général émérite, MBZ a réussi à construire une armée sophistiquée et bien entrainée, dotée d’armes à la pointe de la technologie tout droit venues des hotspots mondiaux de la paix et du respect des droits de l’Homme, l’Europe et les Etats Unis. Essentiellement composée de mercenaires, la puissante armée de cette fédération d’émirats qui compte 10 millions d’habitants, mais seulement 900 000 ressortissants, se jette avec enthousiasme dans les conflits de la région, au point de se faire surnommer affectueusement « la petite Sparte » par James Mattis, secrétaire de la Défense de Donald Trump. Charmant.

Depuis le début du conflit, Abu Dhabi a donc envoyé des troupes au sol pour combattre au côté des groupes anti-houthistes. Grâce à cet engagement dévoué aux côtés de leurs fidèles alliés saoudiens, les Emirats Arabes unis contrôlent désormais des entrées stratégiques du territoire yéménite : l’île de Socotra dans le Golf d’Aden, ainsi que  plusieurs ports du sud du pays, s’offrant ainsi un accès privilégié sur la corne de l’Afrique et la mer Rouge, centre névralgique du commerce international où transite la plupart du trafic pétrolier mondial. Va-t-on continuer de regarder ailleurs et les laisser faire sous prétexte qu’ils achètent nos armes, et nos valeurs par la même occasion ?

Le rôle de l’Iran

En mars 2015, lorsque les Houthistes s’apprêtaient à s’emparer du port d’Aden, les Saoudiens se sont précipités pour intervenir, persuadés de contrer une incursion iranienne dans la péninsule arabique. Le consensus était total dans les hautes sphères du Royaume : il était impensable que l’Iran – dont les Houthis, parce que chiites, étaient considérés comme le relais dans la région – puisse être à leurs portes. Les Houthis font partie des Zaydites (branche minoritaire du chiisme) néanmoins plus proches dans leurs pratiques des sunnites que des chiites. Ils ont d’ailleurs longtemps prié dans les mosquées sunnites du pays et ce n’est qu’après les « printemps arabes » de 2011 instrumentalisés par les grandes puissances régionales que sont apparues leurs divergences. Voilà où l’absurdité de cette guerre politico-idéologique nous a menés.

L’Iran n’avait pas vraiment de rôle au début de l’insurrection houthiste en 2015 et l’accusation saoudienne s’est révélée auto-réalisatrice : au début de la guerre amorcée par la coalition saoudienne, les Houthis ont appelé les iraniens à l’aide. Dans un contexte de relations déjà tendues avec l’Arabie Saoudite (rupture diplomatique début 2016 suite à l’exécution par l’Arabie Saoudite du cheikh Nimr Baqr al-Nimr, dignitaire chiite saoudien) et dans un positionnement global de défi face à l’Arabie Saoudite avec laquelle il se dispute le leadership régional, l’Iran a entériné son soutien aux forces révolutionnaires houthistes. L’Iran souhaite ainsi par la même occasion redorer son blason auprès de la communauté internationale qui vilipende son rôle peu glorieux joué dans le conflit syrien, puisqu’il s’est placé cette fois-ci du côté des victimes pilonnées par l’impitoyable coalition arabe.

Ce soutien est cependant bien plus idéologique qu’opérationnel. En effet, la grille de lecture islamique de l’Iran l’oblige à concevoir l’ensemble des révolutions arabes dans un cadre plus global de sursaut islamique du monde arabe et à les soutenir lorsqu’elles servent sa réthorique révolutionnaire face à l’Occident diabolique. L’Iran instrumentalise ainsi cette révolte Houthiste pour dénoncer l’alliance de l’Arabie Saoudite avec les Etats Unis et mettre la lumière sur le double discours de l’Occident, largement mis en défaut dans ce conflit. On constate d’ailleurs bien que l’ampleur de ce soutien iranien (formation des élites houthistes en Iran, transfert de technologie, envoi d’ingénieurs du Hezbollah sur place) est bien loin de ce qu’elle est en Syrie auprès du gouvernement d’Assad ou bien au Liban auprès du Hezbollah. Alors que cette guerre yéménite coûte entre 1 et 6 milliard d’euros par mois à l’Arabie Saoudite, ce soutien logistique aux Houthis coûte environ 800 millions d’euros par an au Hezbollah et au Hamas palestinien, à qui l’Iran l’a largement sous-traité. Il reste largement marginal car l’embargo exercé sur le Yémen rend très difficile une plus grande implication iranienne, en particulier la fourniture d’armes.

Au détriment de millions de vies, cette guerre atroce braque une lumière crue sur les contradictions, les balbutiements et les mensonges des belligérants :

  • s’il faut lire le positionnement iranien dans les deux gros conflits de la région à travers le prisme de sa rivalité idéologique et politique toujours croissante avec l’Arabie Saoudite, il ne résiste à aucune rationalité économique pourtant tant promise à sa population (promesse de renouer avec la croissance) ;
  • la propagande américaine, saoudienne et israélienne, qui n’a de cesse de présenter l’Iran comme le déstabilisateur de la région qu’il faut soumettre à un embargo économique pour l’empêcher de nuire, est quant à elle largement mise en défaut par l’énorme disparité des engagements respectifs de Riyad et de Téhéran dans la guerre au Yémen, objectivement réduit en cendres par l’artillerie et les dollars saoudiens ;
  • alors que la politique européenne et américaine au Moyen Orient est sous-tendue depuis des années par sa lutte contre le terrorisme, l’éternisation de cette guerre au Yémen et la faillite de l’Etat qui en découle permettent un ancrage de plus en plus certain et durable d’Al-Qaïda au Yémen (AQPA).

Berlin, La Haye, Helsinki et Copenhague viennent d’annoncer l’arrêt de leurs ventes d’armes à destination de l’Arabie Saoudite : nous qui avons, au cours des dix dernières années, encaissé sans scrupule 11 milliards d’euros en provenance de cette lucrative activité de ventes d’armes au Royaume, aurons-nous le courage d’en faire autant pour tenter de sauver ce qu’il reste à sauver dans cette région du monde que nous avons si lâchement abandonnée sur le lit de nos idéaux trahis au profit de ces quelques dollars tant chéris ?

Pour en savoir plus :

  • L’histoire conflictuelle yéménite au cours du XXème siècle en cartes : Cartes de Christophe Chabert 
  • Emission « Affaires Etrangères » de France Culture : « La Guerre au Yemen, comment en finir ? »
  • Cri d’alarme des ONG, en particulier plusieurs rapports de Amnesty International

Photo en Une : Caricature Arabie Saoudite et Moyen Orient

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